Introduction générale : économie et humanisme - Vidéo 1

Edgar MORIN
Introduction générale : économie et humanisme - samedi 10 septembre 2011 à 09:15
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La crise économique, qui continue en prenant des formes nouvelles sur la planète depuis 2008, a ses caractères propres. C’est-à dire d’un côté, elle est née de l’absence de toute régulation d’une économie mondialisée, et dans cette absence de régulation, de la domination d’une spéculation financière effrénée, laquelle effectivement est permise par l’utilisation des téléphones portables, internet, etc. Alors on peut avoir l’impression que cette crise n’est qu’économique ! - bien qu’une crise économique perturbe toute la société.
Mais en fait, puisque j’ai dit que cette crise vient d’une économie mondiale non régulée, il est évident qu’elle est en même temps un produit du stade actuel de la mondialisation. Ou plutôt elle est à la fois produit et productrice de ce stade actuel de la mondialisation. Alors je dirai que c’est un aspect de la crise de la mondialisation.
La mondialisation a des aspects positifs mais elle a aussi des aspects très négatifs. C’est un phénomène ambivalent comme la plupart des phénomènes humains. Et parmi ses aspects négatifs, effectivement, il y a cette sorte de course effrénée qui fait que l’économie prend le pas sur tout le reste, et pas seulement l’économie mais le moteur du profit. Il faut voir que la « mondialisation » est synonyme de développement, formule standard que l’occident applique sur toute la planète, qui elle aussi peut avoir des aspects positifs, mais l’aspect négatif c’est qu’elle oublie toutes les vertus et les qualités des cultures qui ne sont pas occidentales
- pas seulement les grandes cultures comme les cultures chinoise, indienne, mais aussi les petites cultures indigènes d’Amazonie, etc.
Le développement, l’occidentalisation, la mondialisation, sont trois aspects ambivalents, qui ont ces aspects négatifs. Alors je dirai que la mondialisation c’est le pire et le meilleur de ce qui peut arriver à l’humanité.
Pour le moment le pire domine parce que dans cette course effrénée, nous détruisons notre environnement naturel, la biosphère ; c’est une course effrénée où nous produisons des armes de destruction massive, c’est une course effrénée où des inégalités s’accroissent de façon explosive, c’est une course effrénée pour la puissance et pour les réalités matérielles, qui néglige de plus en plus les qualités morales et spirituelles. En plus nous voyons que ce qu’on peut appeler la pieuvre de la spéculation financière, et le réveil de la pieuvre des barbaries humaines - c’est-à-dire des fanatismes, des haines, des mépris - tout ceci nous conduit vers des
catastrophes hautement probables.
Mais le meilleur, qui ne s’est pas encore réalisé, c’est que pour la première fois toute l’humanité vit une communauté de destin, les mêmes problèmes, les mêmes périls mortels, et les mêmes problèmes vitaux à traiter. C’est ça qui pourrait nous inciter à trouver une nouvelle culture, une nouvelle civilisation sur cette terre qui deviendrait une vraie patrie humaine.
Le mot patrie est un mot très intéressant parce qu’il est à la fois paternel et maternel, et que quand nous avons des patries nationales, nous nous sentons liés – nous parlons de la mère patrie et du sentiment de filiation. Et si je parle de Terre-Patrie, c’est évidemment pour qu’on ait cette filiation [planétaire], qui ne nierait pas nos différentes patries.
Donc, s’il fallait concentrer en un mot : la crise que nous vivons sur le plan économique, n’est qu’un aspect de la crise de l’humanité qui n’arrive pas encore à devenir humanité.

Edgar MORIN
Sociologue et Philosophe

Aujourd'hui directeur de recherche émérite au CNRS, Edgar Morin est docteur honoris causa de plusieurs universités à travers le monde dont 3 en Amérique latine.

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